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"Chat-lu.
Moi, c'est Caballe, femelle tricolore arrivée hier à SOS CHATS,
cet endroit unique en Suisse et en Europe réservé aux matous les
plus associaux dont même les SPA ne veulent pas. C'est une ferme
à Derrière-Cheseaux, à quelques griffes de Noiraigue, collée aux
flans du Creux-du-Van où nous sommes aujourd'hui 308 à chat-huter
gentiment.

Vous ne me verrez pas sur la photo parce que je suis encore en
quarantaine dans la pièce réservée aux nouveaux arrivants, alors
que les autres se partagent toute la maison et un chouette parc
clôturé de 2000 mètres carrés.
J'ai
passé les premières heures cachée sous le divan. "Un cas
désespéré", ont dit mes anciens propriétaires à Tomi Tomek
ma nouvelle maîtresse. Même la SPA du Valais a refusé de me garder
prétextant que j'étais une tigresse associale compromettant dangereusement
la sécurité de l'Etat. Pourtant, quatre heures après mon arrivée,
regardez-moi: je ronronne déjà sur le ventre de Tomi et j'adore
ses chat-touilles. Il paraît que mes anciens maîtres refusent
de croire que je n'ai même pas lancé un tout petit coup de griffes!

Tomi
Tomek et son amie Elisabeth Djordjevic, les fondatrices de SOS
CHATS, n'en sont pas à un miracle près. D'ailleurs les deux amies
surnommées par nous les soeurs Chat-rité, sont persuadées que
c'est l'esprit du lieu qui imprègne les nouveaux arrivants. Chat-pristi!
Imaginez un pénitencier de haute sécurité où on mélangerait les
délinquants les plus dangereux.
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Ou un asile qui mettrait à la même table schizophrènes et épileptiques.
Ici,
ce ne sont pas moins de 308 de mes congènères au passé tourmenté
qui mangent dans la même gamelle, et pourtant les coups de griffes
ne sont jamais mortels, même s'il y en toujours de plus chat-ligauds
que d'autres.
Comme
si, allez chat-voir pourquoi, à force d'amour et d'attention,
les minifauves les plus irréductibles se transforment en chatons.
Ici,
à chaque chat son chagrin: Born to be, l'abyssin lièvre abandonné
pour son délit de laideur, s'est fait un copain d'Ali Khan, un
siamois oriental qui vivait avec des drogués qui le shootait régulièrement
aux champignons hallucinogènes. Shanti, élevée par un couple ee
chat-do maso, à mis du temps à ne pas trembler à la vue du cuir
ou d'un bâton.

Mister,
la terreur de Lausanne qui attaquait des matous bourgeois et qui
exigea trois personnes pour la maîtriser, copine avec Ronaldo
(arrivé en plein championnat du monde); Sinead et O'Connor sont
inséparables. Aranxa, Sanchez et Vicario attendent une Martina
et une Hingis, alors qu'Orion, jeté contre un mur par son maître
qui lui a fracassé la mâchoire, n'a pas besoin de miauler ukrainien
pour se faire comprendre des six matous que SOS CHATS a sauvé
de griffes d'une usine de Kiev. Qui, après les avoir affamés,
s'apprêtait à les dépecer pour en faire des chaussures italiennes.
Autant
de chats battus, traqués, malades, autant de fauves névrosés,
caractériels, perdus pour la confiance, pacifiés à force d'amour
et d'attention.
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"Personne
ne s'intéresse aux chats implaçables par qu'il y en a trop, dit
Tomi. Mais ils font partie du monde, et si on détruit une partie
du monde, on détruit le monde." (...)

En
1981, quand elles se sont installées, Tomi et Elisabeth n'imaginaient
pas qu'elles allaient devenir les Mère Teresa de la gent féline.
Imaginez: 6 chats en 1981, 88 en 1988 et 240 en 1994.
Levées
aux aurores, mes patronnes ne chôment pas. Une dizaine de lessives
par jour pour traquer les moindres microbes sur les couvertures,
100 litres de litière à changer journellement sans compter les
soins à donner à tous ceux d'entre nous atteints de FIP (péritonite
infectieuse), de coryza ou de FIV, appelé ausi le sida du chat.
Ceux-ci vivent séparés dans un endroit de la maison. Tomi et son
amie ont toujours refusé de les euthanasier car ils ne sont pas
dangereux pour l'homme. Mieux, elles ont même réussi à en guérir
quatre. Un éminent professeur du Tierspital est d'ailleurs en
contact avec elles. Pensez donc: deux femmes qui partagent la
vie de 308 chats, c'est du petit-lait pour les chercheurs qui
étudient notre féline psychologie. (...)
Bien
sûr, il y en a qui s'étonnent qu'on puisse consacrer sa vie pour
des chats plutôt que pour vous, amis, humains. Tomi sort ses griffes
si on l'embête à ce propos. "A Berlin, d'où je viens, j'ai
passé ma vie à défendre les femmes, les enfants battus ou violés.
Avant d'être mise à l'AI, il y a six ans, pour un bras handicapé
(une opération ratée), je travaillais comme éducatrice avec des
drogués. Aujourd'hui, j'ai choisi les chats. Ca ne m'empêche pas
de rester ouverte sur le monde".
Au
début, mes patronnes avaient vraiment tout contre elles. Un nom
étranger, un sexe dit faible et une inclinaison au végétarisme.
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Les archives de la presse locale regorgent d'articles sur leurs
dêmélés clochemerlesques comme avec cet agriculteur qui les a
traitées de sorcières et qu'elles ont traîné au tribunal (...).

Finalement,
en 1989, grâce à une émission TV de Pierre Gisling (...), Tomi
et Elizabeth ont fini par fumer le chat-lumet de la paix avec
la région. Qui a découvert que mes patronnes faisaient un boulot
épatant. "Bravo" leur a écrit Brigitte Bardot, relayée
par Edmond Kaiser, Franz Weber, l'Aga Khan, Lolita Morena. (...)
"Notre
vie, ce sont les chats, lance Tomi presque dans un cri. Sans eux
j'aurais déjà fait une dépression dans les moments les plus difficiles".
Il
va falloir vous quitter, ma quarantaine se termine. Si vous vous
demandez comment font mes deux patronnes pour nouer les deux bouts
(on coûte par paire de moustaches dans les 40 francs par mois,
sachez qu'elles ont instaurés un système de parrainage qui concerne
pour l'instant une soixantaine de chats et que je suis une filleule
très acceptable.
L'autre
jour, une copine psychiatre a dit à mes patronnes "Ici vous
pouvez vivre tous les sentiments: la joie, les cris, l'amour et
le chagrin: vous n'aurez jamais besoin de thérapie!". Un
beau compliment non? Tcha...o !"

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